J'ai eu l'occasion de me prononcer à plusieurs reprises sur ce qui passe à Neuchâtel avec le rachat du club de Neuchâtel-Xamax par Bulat Chagaev (voir L'Express/L'Impartial/Le Journal du Jura du 7 juin et le Matin du 10 juin 2011).
Je reprends ici quelques-unes de mes réponses aux questions initiales que m'avait posées Vincent Donzé (Le Matin), en les complétant ou redéveloppant librement.
Rebaptiser le club Neuchâtel Xamax Wainach ?
Cela me paraît une idée démagogique et populiste, davantage destinée à flatter l’ego de nationalistes tchétchènes qu’à manifester un engagement sérieux envers la région de Neuchâtel et des trois lacs. M. Chagaev met en parallèle Wainach et Xam Abegglen (1902-1970), à qui Xamax dont son nom, ça n’a pas de rapport. Une attitude respectueuse serait de prendre connaissance de la mémoire des lieux, de s’informer de l’histoire du club et de la ville, de parler avec les Neuchâtelois, plutôt que de développer une stratégie à la hussarde.
PS 1. Didier Burkhalter a parlé d'un « sentiment d'éternité » au sujet du nouveau stade - ce qui m'amuse assez quand je pense à l'histoire du premier stade de la Maladière, et à sa pelouse authentique. J'appartiens à une génération plus ancienne que celle de notre Cinseiller fédéral. Chaque génération voit les choses autrement ! Un peu d'histoire ne nuit cependant pas, si on ne veut pas s'aventurer dans une éternité par trop synthétique et élastique.
Bulat Chagaev peut-il argumenter que Wainach est un terme populaire pour un sport populaire?
Dans les cafés de Neuchâtel il se murmure que le prochain camp d’entraînement aura lieu à Grozny ! Cet humour décapant montre bien que les gens sont fâchés.
Pourquoi faut-il conserver le nom du club?
Quand Gilbert Facchinetti a dit récemment dans «Le Matin» que «Xamax, c’est toujours Neuchâtel», j’ai bu du petit lait. Cela m’a rappelé l’histoire de la fusion entre le FC Cantonal-Neuchâtel et Xamax, à laquelle je suis si attaché personnellement. L’équipe ne s’appelle pas Xamax, mais bien Neuchâtel-Xamax. Il faut maintenir le lien avec la cité et la région. Je suis heureux d’apprendre que M. Chagaev n’a jamais eu l’intention d’acheter le stade ! Mais ce n’est pas une raison pour qu’il achète les gens et les âmes. Il donne l’impression de nous prendre pour des nuls. Visiblement, il connaît mal le terrain où il a mis les pieds.
PS 2. Mon père, Gabriel Müller, dit Pompn (1914-1970) est mort la même année que Xam Abegglen ! Il était un ardent supporter du FC Cantonal, devenu ensuite Neuchâtel-Sports, club qui a fusionné avec Xamax.
Le comportement des dirigeants influence-t-il celui des supporters?
Les dirigeants doivent donner l’exemple dans la manière de traiter l’entraîneur et les joueurs. Critiquer l’arbitre ou encourager les chants orduriers des supporters n’est pas acceptable. La lutte contre le hooliganisme ne passe pas seulement par des policiers dans les rues et dans les stades, mais par des médiateurs qui dialoguent avec les supporters. La médiation, c’est la responsabilité du club et de son président.
Chagaev a-t-il tous les droits?
Ses compétences sont celles qu’il s’octroie… Son prédécesseur Sylvio Bernasconi l’a dit crûment: quand on possède de l’argent, on détient du pouvoir. C’était scandaleux et inacceptable. Bulat Chagaev semble pour l’instant tout-puissant: avec la majorité des actions, il peut faire ce qu’il veut, tant qu’il reste dans la légalité. Mais s’il continue à faire preuve d’arrogance et de mépris, il y aura un phénomène de rejet ; beaucoup de personnes de tout niveau social se demandent s’ils vont encore avoir envie d’aller à la Maladière dans ces conditions. A tout prendre, pourquoi ne pas soutenir le FC Thoune de Bernard Challandes, ou une équipe lémanique ? Pour défendre les couleurs d’un club et leur rester fidèle, il faut se reconnaître dans l’esprit qui l’anime. Sinon, on va voir ailleurs.
Un problème de communication?
Oui, avec l’équipe et le public, mais aussi avec la population. Une équipe de mercenaires peut remplir le stade et faire gagner de l’argent à court terme, mais c’est de l’esbroufe. Une totale «déliaison» entre une équipe et l’esprit du lieu serait suicidaire.
A long terme, c'est un problème d'éthique et de politique. Si M. Chagaev est ami avec le président Kadyrov, comme il l'affirme, il faudra bien qu'il assume. Et qu'il lise en premier le rapport de Dick Marty !
Un club de foot est-il une machine à fric?
Un investisseur extérieur n’achète pas un club de football uniquement pour se faire plaisir, mais dans l’espoir normal d’en tirer du bénéfice- financier, symbolique, narcissique, politique. A sa décharge, si son but était de s’enrichir, Chagaev aurait acheté un plus grand club, mais NE Xamax n’est peut-être pour lui qu’un escabeau. Qu’un homme d’affaires international mette de l’argent dans un club pour le développer, ça ne me paraît pas critiquable: mais développer une équipe de football, c’est développer une région, dans le respect de ses habitants.
Le football n’est-il pas l’opium du peuple ?
Karl Marx avait employé cette expression au sujet de la religion. Comme théologien protestant, je me suis permis de retourner la question contre un sport que j’aime, mais qui peut parfois devenir une quasi religion : si le football nous rend aveugles sur les réalités sociales et politiques, ne faut-il pas nous interroger sur sa fonction ? Le jour de la manifestation, quelqu’un m’a dit de laisser mon éthique entre parenthèses et d’aller seulement au match. C’est cette schizophrénie que je refuse.
Sources: DM/Donzé Le Matin
Photo: Charly Rappo/Arkhive.ch (manifestation du 10 mai 2011)