L’arrestation spectaculaire
de Roman Polanski à son arrivée à Zurich pose des questions brûlantes, ainsi
que l’a montré l’extrême diversité des réactions dans le monde entier depuis
plusieurs semaines.
Avec le recul,
une certaine clarification s’est opérée, permettant de reprendre à tête reposée
les enjeux éthiques d’une telle affaire.
Cette exigence
de clarification est en effet la conséquence d’une série de confusions, que je
reprends et discute ici.
1) Confusion
entre l’affaire jugée et l’affaire à juger.
La discussion
s’est enflammée de manière passionnelle, aussi bien du côté des défenseurs de
Polanski que de ses accusateurs, faute d’avoir vérifié avec assez de soin
l’état du dossier et d’avoir pris la mesure de la différence des legislations
(américaines et suisses, mais également françaises et polonaises, vu la double
nationalité de Polanski). La condamnation de Polanski à Los Angeles a eu lieu
dans un premier temps, avec les conséquences que l’on sait (47 jours de prison
suite à l’effectuation partielle de la peine prononcée, puis décision de
Polanski de fuir les Etats-Unis suite à des menaces de peine plus lourde dont
semble s’être fait état le premier juge). Aussi Polanski a-t-il été présenté ou
compris comme un condamné – eu égard à la première peine prononcée – alors que
face à la deuxième peine encourue, il devrait être traité comme un judiciable
et donc bénéficier, au moins moralement sinon juridiquement, de la présomption
d’innocence. Ses aveux antérieurs, réels ou supposés, restent soumis à
appréciation et ne peuvent pas être tenus pour le dernier mot d’une cause
encore ouverte. Cela concerne bien entendu en particulier la qualification
exact du crime commis. Mais cela vaut aussi, par ailleurs, pour l’attitude de
sa victime; le fait, bien compréhensible, qu’elle ait souhaité ne plus revenir
sur cette affaire ou, très remarquable, qu’elle ait exprimé dans la presse,
bien des années après les faits, une forme plus ou moins explicite de « pardon
», ne change évidemment rien au fait que certains crimes graves, le viol
notamment, et le viol de mineurs tout particulièrement, soient poursuivis
d’office.
2) Confusion
entre la Suisse comme Etat de droit et l’état d’hypocrisie de l’establishment helvétique.
La ministre
suisse de la justice a souligné avec force qu’elle n’avait fait que défendre
l’Etat de droit, lequel présuppose un traitement égal de tous les justiciables,
indépendamment de leur notoriété et de leur fortune. Au fur et à mesure, des
personnalités de tout bord politique, en Suisse et à l’étranger, ont reconnu
que, sur ce point, la Suisse – si on peut parler d’elle comme d’une
personnalité collective ou corporative – avait agi de manière juridiquement
correcte, voire même de manière équitable du point de vue éthique. Le Tagesanzeiger de Zurich – un journal proche de la gauche – a publié un article
faisant état de l’hystérie des milieux artistiques dans leur défense de
Polanski; et l’ancien procureur genevois Bernard Bertossa, très engagé depuis
de nombreuses années dans la lutte contre la corruption internationale et connu
pour ses positions progressistes, a lui-même émis dans Le Temps un avis très clair en faveur d’une stricte séparation des pouvoirs,
la justice devant faire son travail sans se laisser influencer par des
considérations politiques ou culturelles.
Cela dit, la
responsabilité de « la Suisse » est aussi impliquée par le fait que les
autorités helvétiques avait précédemment accordé sans la moindre réserve à
Roman Polanski le droit d’acquérir un chalet à Gstaad et que le célébre
réalisateur venait régulièrement en vacances en Suisse avec sa famille. La
contradiction entre cette hospitalité touristico-économique et le coup de filet
de Zurich n’en est que plus patente: elle porte la signature de l’hypocrisie
helvétique et de son establishment. Comme
Suisse, je suis choqué de cela, comme je suis troublé et fâché par le manque de
communication et de concertation entre les 7 membres du gouvernement helvétique
dans le suivi de cette affaire.
3) Confusion
entre l’oeuvre et la personne.
Les déclarations
extrêmement légères d’un certain nombre de représentants du monde cuturel, tant
en Suisse qu’en France ou dans le reste du monde, au sujet de cette pénible
affaire ont fait montre d’une grave confusion entre la vie d’un homme et son
oeuvre artistique. On peut admirer l’oeuvre cinématographique de Polanski –
sans qu’il soit nécessaire d’y voir le fait d’un génie ou sans l’élever
nécessairement au rang des plus grands créateurs du 7e art (pour ma part, je ne
pense pas que Polanski soit un artiste du niveau de Kubrick, de Bergman ou de Fellini, mais c’est une autre
question); son oeuvre, malgré toutes les plaies ouvertes et les tragédies
auto-biographiques dont elle porte la trace, ne doit pas être confondue avec sa
personne; de toute évidence, comme pour chacun d’entre nous, son oeuvre ne
dédouane pas Roman Polanski de sa qualité de sujet et de sa responsabilité
morale quant à la conduite de sa propre vie et à la gestion de son destin
dramatique.
4) Confusion
entre les victimes.
La discussion de
ces dernières semaines autour de l’affaire Polanski a bien montré le danger de
focaliser notre seule attention sur le sort peu enviable de Polanski et de
l’ériger en victime paradoxale (de la Suisse, de la justice américaine, de
l’antisémitisme du premier juge de Los Angeles, de la vindicte populaire, des
thèses réactionnaires des partis nationalistes suisses ou autres, etc.), comme
si son acte initial envers sa propre victime d’il y a 32 ans ne comptait pour
rien. Encore une fois, cette dernière remarque ne devrait préjuger en rien de
la qualification finale du crime commis d’antan, ni de la condamnation
subséquente éventuelle. Il semble possible, sinon probable qu’en cas
d’extradition aux Etats-Unis dans quelques semaines ou dans quelques mois,
Polanski ne risque pas, à 76 ans, d’être condamné à 50 ans de prison et que sa
peine pourrait s’avérer plus symbolique qu’exemplaire, eu égard à toutes les
victimes de viol et de pédophilie auxquels chacun de nous a appris à prêter une
attention soutenue : nous avons tous quelque part dans notre famille ou dans
notre établissement scolaire une fillette ou un garçonnet de 13 ans en danger,
et personne de nous n’est prêt à accepter semblable ignominie et semblable
tragédie. On peut aussi considérer et espérer que le temps passé et l’attitude
très digne de la victime de Roman Polanski contribuent à un jugement approprié
à la situation actuelle, et dépourvu de sensationalisme, de ressentiment ou de
vengeance.
Mais le plus
important, dans tout cela, n’est-ce pas que le mari d’Emmanuelle Seigner et le
père de leurs deux enfants retrouve la parole vraie et digne d’un homme
responsable, devant le forum du juge et, par là-même, devant le forum de ses
semblables et à ses propres yeux ?
C’est à ce prix,
sans nul doute, que nous sortirons ensemble de l’état de confusion et de
catalepsie dans lequel « l’affaire Polanski » nous a jetés : à condition qu’un
homme, cet homme-là, reste membre de la communauté humaine à laquelle nous nous
targuons d’appartenir nous aussi, avec une légitime fierté, et de manière
également responsable.