Mon collègue et ami Shafique Keshavjee a rédigé ce texte: il nous invite tous à la réflexion.
Paysans et consommateurs:
unissons-nous !
Un grondement secoue l’Europe : le
grondement de la révolte paysanne.
Présent à Palézieux lors des assemblées qui ont
lancé « la révolte des paysans » (11 et 14 septembre), j’ai été
témoin du désespoir et de la détermination de nombreux agriculteurs. Venant des
profondeurs de la terre, le grondement de leur révolte crie: « Notre
humiliation a assez duré !». Impossible pour moi de ne pas faire le lien
avec ce texte décapant du Nouveau Testament : « Vous les riches,
pleurez sur les malheurs qui vous attendent… le salaire des ouvriers qui ont
fait la récolte dans vos champs : retenu par vous, il crie et les clameurs
des moissonneurs sont parvenus aux oreilles du Seigneur » (Jacques 5). En ce temps de
cris(e), un monde agricole nouveau est peut-être en train de naître. Un monde
dans lequel le prix attribué au paysan tiendra compte des coûts de production
réels et d’une marge bénéficiaire juste. Et dans lequel l’essentiel des
bénéfices ne sera pas accaparé par un groupe réduit d’entreprises. Mais nous
n’y sommes pas encore. Entre le monde ancien et le monde nouveau, il y a le
temps de la révolte. Et cette révolte est compréhensible.
Or qui dit révolte, dit désordre au sein d’un
ordre révoltant. Lorsque les routes seront bloquées ou la distribution des
aliments perturbée, nous devons nous souvenir avec indulgence que cette
désorganisation organisée est la désorganisation d’un ordre organisé par des
puissants et pour les puissants.
Comme le montre très bien une analyse d’OXFAM : «(…) de la production des biens alimentaires à leur consommation finale, les différents maillons constitutifs des chaînes agroalimentaires ne tirent pas tous avantage des conditions d’approvisionnement pratiquées par les uns et les autres. Certains en retirent de gros bénéfices alors que d’autres parviennent tout juste à en (sur)vivre, dans des conditions indécentes. »[1]
D’un côté, il y a les bénéfices pharaoniques (pour 2008) de la distribution (Walmart 13,4 milliards de dollars ; Migros CHF 701 millions ; Coop CHF 390 millions…) de la transformation (Nestlé CHF 18 milliards ; Emmi CHF 58,7 millions…) et de l’agrochimie (Syngenta 1,38 milliards de dollars ; Monsanto 2 milliards de dollars…). Nous pourrions nous réjouir de cette « bonne santé » s’il n’y avait pas de l’autre côté l’exploitation de trop nombreux agriculteurs poussés à bout et criant leur révolte dans toute l’Europe.
Dans les revendications de la paysannerie, au moins trois demandes sont formulées. Et les trois méritent d’être entendues. 1. Un prix équitable. Ils demandent un prix rémunérateur pour le lait (notamment), à savoir en Suisse 1 franc le litre (si le consommateur était seul à supporter une augmentation du prix, ce qui serait injuste vu les bénéfices des autres acteurs de la chaîne agroalimentaire, cela lui coûterait moins de 35.- par personne et par an)[2]. 2. Une meilleure coordination de l’offre et de la demande. Pour cela, ils demandent de la transparence de la part des transformateurs et des distributeurs. 3. Des institutions et des lieux de négociation qui les respectent. Trop d’agriculteurs ne se reconnaissent plus dans ceux qui sont censés les représenter dans les institutions mises en place ou dans les milieux politiques (Interprofession du lait ; Office fédéral de l’agriculture…).
La révolte des paysans ne fait que commencer. Les consommateurs ont tout intérêt à ce qu’une agriculture de qualité et de proximité demeure dans leur région. Les paysans aiment leur pays (tandis que certains dirigeants de l’agroalimentaire sont prêts à s’envoler là où le profit est maximal). Alors soutenons cette révolte non violente. En achetant directement auprès des agriculteurs leurs produits, aussi longtemps que certains distributeurs, malheureusement, doivent être contournés. Une nouvelle alliance ville-campagne est à instaurer avec tous les partenaires soucieux de justice. Paysans et consommateurs: unissons-nous !
Chexbres, le 17
septembre 2009 Shafique Keshavjee
Écrivain, professeur et pasteur