Ce 17 mars 2009, lors d’une conférence de presse dans l’avion qui le menait vers l’Afrique, Benoît XVI a tenu des propos qui ont suscité une vague de protestations virulentes. L’incidence du SIDA en divers pays d’Afrique subsaharienne est d’une gravité effarante : en 2008, sur 33 millions de personnes infectées dans le monde, 23 vivent en Afrique subsaharienne ; l’épidémie est particulièrement dévastatrice au Botswana, en Guinée, au Lesoto, en Swaziland, au Zimbabwe et se caractérise notamment par un pourcentage élevé des femmes séropositives (sources ONUSIDA 2008 ). Toute prise de position peut donc avoir des conséquences considérables, en nombre de vies humaines concernées. Professeurs à l’Université catholique de Louvain, attentifs aux valeurs portées par la tradition catholique de notre université, nous ne pouvons rester indifférents à cette question.
Si l’on prend en compte l’ensemble de son intervention, Benoît XVI parle d’un double engagement : « le premier, une humanisation de la sexualité » et « le second, une amitié vraie, surtout envers ceux qui souffrent ». Le pape vise là deux axes dans une stratégie de lutte contre le SIDA : d’une part, la promotion d’une sexualité vécue dans ses dimensions humaines et spirituelles plénières et, d’autre part, l’attention et le soin à toute personne souffrante. Sur le plan des principes, on ne peut qu’approuver le propos et souligner les accents humanistes des orientations proposées.
Les difficultés se situent dans les modalités de poursuite de ces objectifs. « S’il n’y a pas d’âme, si les Africains ne s’aident pas, on ne peut résoudre ce fléau en distribuant des préservatifs : au contraire, cela risque d’augmenter le problème.» Cette position s’inscrit dans la droite ligne du rejet par la hiérarchie catholique des moyens de contraception, présentés d’emblée comme contraires à l’humanisation de la sexualité.
Nous ne pouvons souscrire à une telle position tant pour des raisons théoriques que pour des raisons pratiques. Sur le plan théorique, le refus de la contraception sous prétexte de déshumanisation nous paraît contestable. Un élément technique n’est pas, par lui-même, porteur de sens. C’est la manière dont l’être humain l’intègre dans son comportement qui en fait un élément d’humanisation ou non. Depuis plusieurs dizaines d’années, de nombreux couples, chrétiens ou non, peuvent témoigner d’un usage de divers moyens contraceptifs qui contribue largement à une « humanisation de la sexualité ». Les moyens contraceptifs peuvent être mis au service du respect des personnes dans leur globalité. Ils peuvent s’inscrire dans une conception spirituelle de la vie de couple.
Sur le plan pratique, renoncer aux moyens contraceptifs dans la lutte contre le SIDA conduit à des conséquences catastrophiques. En effet, l’efficacité de ce mode d’action a été établie par de nombreuses études scientifiques de santé publique. Renoncer à ce moyen d’action ne peut se justifier qu’en fonction d’une argumentation solide, qui aboutisse à une meilleure prise en compte du bien-être de la population. Cette argumentation est absente dans le discours pontifical. Un simple recours à l’humanisation de la sexualité est, sur ce plan, profondément insuffisant. Au sein des programmes internationaux de sensibilisation, de nombreux groupes investissent depuis des années dans l’éducation à la santé, dans l’information concernant les mécanismes de transmission de la pathologie et proposent les préservatifs comme mode de protection personnelle et de lutte contre l’expansion de l’endémie. Il s’agit bien là d’un travail d’humanisation de la sexualité, d’éducation à un rapport responsable à son propre corps et au corps d’autrui, de prise en compte du bien-être collectif.
Nous tenons à apporter notre appui le plus déterminé aux équipes d’éducation à la santé en Afrique subsaharienne qui, jour après jour, travaillent à une information des populations concernées et proposent à ces populations des moyens pratiques de contenir l’évolution de l’endémie. En articulant l’usage d’un préservatif à un objectif de protection des personnes, elles contribuent largement à une humanisation de la sexualité. Leur travail doit être reconnu et encouragé.
Plusieurs d’entre nous entretiennent des contacts réguliers avec le monde africain. En diverses cultures, les obstacles symboliques à l’usage des préservatifs sont importants. Plutôt que renforcer ces obstacles, on pourrait attendre du discours chrétien qu’il propose une humanisation de la sexualité compatible avec la technique et facilite ainsi l’acceptation des préservatifs par les populations. L’Afrique mérite mieux que le rappel d’un principe largement inappliqué dans la culture même qui l’a produit.
Philippe Baret, Agronomie; Marc Crommelinck, Neurosciences; Bruno Delvaux, Agronomie; Bernard Feltz, Philosophie des sciences (porte-parole); Camille Focant, Théologie; Nathalie Frogneux, Philosophie ; Eric Gaziaux, Théologie; Pierre Gianello, Médecine ; Didier Lambert, Médecine; Pierre-Joseph Laurent, Anthropologie; Walter Lesch, Théologie et Philosophie ; Jean-Louis Renchon, Droit.