Enfant de Neuchâtel, familier des sœurs rivales du Léman (Genève l’omphalique excentrique et Lausanne la provinciale aspirée), arpenteur de Bienne, d’Yverdon ou de Bâle, je suis un citadin – hier Londres, Munich,Tübingen, New York, San Francisco, Mexico, San Cristobal, Florence, le Cap, Pretoria, demain Montréal et Chicago, puis Paris, Bruxelles, Marseille, Yaoundé. Chaque ville a son âme unique et son corps spécifique. Les religions y habitent en désordre et en recomposition haletante. La plus grande pauvreté y côtoie le luxe. La ville fascine, aveugle, use, provoque, relance.
Quand on visite
l'antique Raguse, dont Fernand Braudel a si fortement souligné le rôle
méditerranéen central au XVIe siècle, comment ne pas être ému par
les restes de la vieille citadelle, que les Serbes ont soigneusement évité de
bombarder, en 1992, afin que le capital touristique de Dubrovnik leur demeure
acquis après la guerre ? Bref, chaque fois qu'il est question de la ville, dans
l'histoire de l'humanité, c'est le « principe humanité » qui en prend un coup.
Une géoéthique de la Ville est forcément l'indice d'une rupture avec la platitude des éthiques planétaires qui occulteraient le noyau violent de la Ville, la ville comme cloaque. Mais une poétique des passages ne saurait se contenter de rester au niveau des structures de métal du XIXe siècle, des échafaudages de la New York de Breakfast in the sky (1932) ou des restes calcinés des Tours du World Trade Center.
« Les
rues sont l’appartement du collectif » (W. Benjamin, Paris, capitale du XIXe
siècle, p. 875)
Alphonse Allais
avait donc raison : s'il faut construire les villes à la campagne, c'est pour
que de l'air circule dans les artères et les veines du social et du politique.
La poétique des passages est subversive, elle crée de l'instabilité normative
et de l'éthique intégrative là où une éthique planétaire, trop élémentaire
extension d'une géoéthique, pourrait se contenter d'entasser banalité sur
répétition, ennui sur incognito, indifférence sur violence, miasme sur
pollution, vertige sur nausée
Quelques
lectures :
wWalter Benjamin, Paris,
capitale du XIXe siècle (Le livre des passages), posthume, 1982, Paris, Cerf, 1997 (3e éd).
wStefan Zweig, Le
monde d’hier (1944), Paris, Belfond, 1982, 1993.
wJean-Bernard
Racine, La ville entre Dieu et les hommes,
Genève-Paris, Presses Bibliques Universitaires et Anthropos, 1993.
wBertrand Lévy
& Claude Raffestin, Voyage en ville d’Europe. Géographies et littérature, Paris, Métropolis, 2004.
wDenis Müller, L’éthique
protestante dans la crise de la modernité. Généalogie, critique, reconstruction, Paris-Genève, Cerf-Labor et Fides, 1999, p. 64-66 (à propos de la rue
de Bourg).
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