L’ouvrage célèbre
de Denis de Rougemont, dont la première édition remonte à 1939, a été célébré
et critiqué – surtout par les érudits, comme le notera l’auteur dans son
«Post-scriptum non définitif et scientifico-polémique de 1972».
Le point central de la querelle porte sur l’interprétation du phénomène
historique des Cathares. Or les Cathares occupent, dans l’imaginaire
occidental, la position des dissidents ; ils sont l’une des figures
cardinales de l’autre, de l’excès de passion dont on craint la destruction de
soi et la dissolution du sujet.
Par-delà l’aspect
historique, la problématique de Denis de Rougemont garde sa pleine
actualité : il voit en effet le cœur de son ouvrage dans « le drame entre
la Passion de la Nuit et la Norme du jour, entre les structures essentielles du
mythe et le choix existentiel du mariage» (263). Je ne prête attention, ici,
qu’à ce qu’il dit des malentendus sur la morale (289ss).
Son résumé
lapidaire, bien dans le style flamboyant de l’auteur, est très instructif sur
les malentendus suscités par « L’amour et l’occident » en matière de
morale :
« Les catholiques,
écrit de Rougemont en 1972, m’ont approuvé à cause de la critique de l’hérésie
que semblaient impliquer mes mises en garde contre la passion ; mais les
gnostiques ont bien senti où était mon cœur. Les magazines féminins m’ont
approuvé pour ma défense de la fidélité, tout en paraissant regretter que
j’exclue la passion du mariage (ce que je ne fais pas). Et les hippies m’ont
applaudi en Amérique pour mes peintures de la passion, et sans doute des effets
du philtre, tout en regrettant que j’assume sans trop de honte l’essence de ma
culture occidentale. Les mal mariés y ont vu leur bréviaire, comme l’écrivait
un philosophe allemand ; les bien mariés, leurs abîmes survolés ; les
divorcés, leur inutile et amère justification. Et enfin, Jean-Paul Sartre,
après la guerre, s’est servi de mon livre pour illustrer la thèse qu’il
attaquait avant la guerre et m’accusait bien à tort de défendre » (289s).
Je passe sur les
détails de ces controverses, que l’auteur restitue et discute. Le malentendu le
plus central porte sur la dialectique de la passion et du mariage (291), deux
termes supposés exclusifs. Or, pour de Rougemont, il s’agit de tout autre
chose, qu’il exprime programmatiquement ainsi : « renforcer la conscience
des antinomies valables, inévitables, et qu’il faut assumer : mouvement –
sécurité, extases –durée, passion – mariage, rêver l’éros et le subir ou vivre
l’agapè et l’agir » (291).
L’enjeu existentiel
et éthique central est de vivre la tension de l’antinomie, non de la fuir ou de
la résoudre.
Une différence
fondamentale est établie entre la condamnation de la passion, refusée, et la
thèse selon laquelle la passion serait « l’ennemie intime de l’institution
matrimoniale et de son éthique » (296), acceptée.
Dans son retour
réflexif et critique sur ses intentions de 1939, de Rougemont, en 1972 – après
Mai 68 et Marcuse, notons-le !- comprend son projet initial comme une
réinvention de la genèse (j’ai envie de dire la généalogie) de la passion
d’amour (297). Or cette genèse dépend pour lui du mariage comme la genèse de la
mystique dépend de l’Eglise ! Au commencement est donc l’institution, non
la passion. C’est pourquoi de Rougemont refuse de fonder le mariage sur l’amour
passionnel. Sa thèse est, tout au contraire, d’inclure la passion dans le mariage,
d’en reconnaître la présence à la fois explosive et structurelle.
« Toute ma morale,
et toute mon érotique, et toute ma politique tiennent en effet dans le principe
de la composition des opposés et de la mise en tension des pôles contraires »
(298).